Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Nous nous croyons immortels

Que nous pensions tous que nous sommes immortels, cela est inévitable, car notre propre mort nous est tout à fait inconce­vable. Quand je pense que je mourrai, je me figure, d’après ce que j’ai vu, l’histoire de quelqu’un que j’appelle moi, et que je dessine à ma ressemblance ; j’imagine cet homme malade, mou­rant, mort et porté en terre. Oui, mais si je fais bien attention, je m’aperçois moi-même dans l’assistance, moi-même suivant mon pro­pre cortège funèbre, et, donc, vivant encore d’une certaine façon.

 

Gustave Doré (1832-1883): Charon traversant l’Achéron, dessin illustrant la Divine Comédie de Dante, 1857

 

Je vais plus loin ; je bouleverse le monde ; j’efface de la terre jusqu’aux dernières traces des travaux humains ; je l’imagine sans atmosphère et sans eau, roulant autour d’un soleil déjà refroidi mais toujours je me suppose spectateur, et perché dans quelque étoile, toujours pensant, et par conséquent toujours vivant.

On dit que le sommeil est le frère de la mort. Oui. Il res­semble à la mort en cela, que je ne puis m’en faire aucune idée. Il m’est arrivé étant enfant d’essayer de saisir l’instant même où je m’endormirais ; et cette occupation m’a tenu éveillé plus d’une fois. Il est pourtant évident qu’il faudrait être éveillé pour savoir qu’on dort. C’est pourquoi mon sommeil n’existe réel­lement pas du tout pour moi ; c’est seulement par des signes exté­rieurs et par le témoignage des autres que je conjecture que j’ai dormi.

Je m’explique très bien d’après cela que les hommes aient souvent songé à s’assurer une demeure confortable après leur mort, et qu’ils n’aient pu s’empêcher de se voir d’avance errant autour de leur tombeau, ou se pressant avec d’autres ombres dans la célèbre barque. Qui a bien compris cette illusion comprend du même coup pourquoi on a si souvent prouvé que l’âme est im­mor­telle, et aussi que ces preuves, quand elles seraient invin­cibles, ne prouvent rien. Ma mort n’est rien pour moi ; et si je crois y penser, je ne puis penser, en réalité qu’à une autre vie. Comme je crois me voir derrière le miroir, ainsi, par une illusion inévitable, du moment que je pense à moi, je me pense vivant. Je ressemble à Calino1, qui allumerait sa lanterne pour aller voir s’il fait bien noir dans la cave.

3 décembre 1907

Ce texte a été traduit en anglais sur le site, ici