Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Penser près du corps

Après les convulsions de la Grande Guerre, l’intelligence abstraite se retrouve la même ; comme après une grande colère, l’homme est non point chargé de ce souvenir, mais en vérité plutôt délivré, je dirais même purifié, et de nouveau conçoit sa vie selon la Raison, oubliant que l’obstacle véritable est dans cette colère même, et de ce qu’elle se trouve trop au-dessous de la Raison abstraite et de ses prises. N’avez-vous pas admiré comme tous les partis sans exception ont accordé leurs principes avec le frénétique mouvement de guerre. La Paix par le Droit aussi bien ; le Socialisme International aussi bien. D’où je ne conclus point que la Raison est sans puissance sur les passions ; mais seulement qu’il y a une Raison abstraite qui est trop loin des passions, qui ne sort point des passions, qui n’y plonge point ses racines ; Raison qui ne demande point assez de peine ; qui n’est point troublée, il est vrai, par le tumulte corporel ; mais qui en revanche ne modifie ni ne retient nullement le tumulte corporel. Paroles sur la tempête. Signes vains d’une perfection séparée. Dont l’algèbre est le modèle en ses discours inhumains, j’entends qui ne gardent rien en eux de la forme humaine ; un tel langage est trop loin du cri ; c’est pourquoi, souverain contre l’erreur, il est sans puissance contre la faute. Et l’esprit vivant reste au travail dans les entrailles, sans secours, réduit au cri, à la convulsion et au désespoir ; ne sachant plus que se punir lui-même par le Combat. Penser trop loin de son corps, c’est faire l’Ange ; et aussitôt la Bête nous tient.

Une statue est un langage bien différent de toute espèce d’algèbre ; langage qui d’abord rappelle et affirme le corps entier, et le rattache en quelque sorte à la tête pensante ; d’où, aussitôt la tête et le visage sont comme vidés et nettoyés de pensée, mais en revanche le corps perd quelque chose et même beaucoup de son apparence animale ; dans ce puissant langage, qui est figuré, la pensée circule en tous les muscles ; l’ordre est partout ; rare et difficile, mais efficace. Et, par imitation et admiration, aussitôt cette puissante discipline dispose le spectateur selon la retenue et la sagesse, sans aucune parole.

 

Edgar Degas (1834 – 1917): la petite danseuse de 14 ans, Musée d’Orsay

 

La musique de même, et plus intimement encore, parce que, nous invitant à chanter selon la règle, elle pacifie le corps entier par le dedans, faisant ordre et beauté de ce qui est profondément animal, du Cri. Et nous appelons belles ces manières d’exprimer qui nous changent tout entier ; nous n’osons pas dire qu’elles soient Vraies. Trop loin sans doute de l’Algèbre.

Mais le langage commun est intermédiaire, et nous prend plus près du diaphragme ; non pourtant sans défier l’algèbre, comme on voit en Platon, en Marc-Aurèle, en Montaigne, en Descartes. Disposant aussi le corps humain par la vertu des images ; mais faisant de l’image idée, comme Comte se plaît à le faire voir par des mots comme Cœur, Droit, Juste, Sentiment, et tant d’autres, qui portent chacun un grand secret dans leur double ou triple sens. Et ce langage civilise dès qu’on l’élève jusqu’à la Pensée, sans en rien refuser ni rejeter. Au contraire tout genre d’algèbre détourne des vrais problèmes, et civilise la Raison abstraite seulement, qui n’a point besoin d’être civilisée ; qui ne saisit rien ; qui développe sa propre forme sans contenu. Les combattants, de si loin revenus, avaient soif, non de Raison, mais de Musique. Et Musique est raison en acte. Or voici que la Raison abstraite me rappelle au devoir d’apprendre l’Espéranto. Et, à côté, l’imperturbable Ido me rappelle que l’Espéranto est encore une sorte de langue barbare, encore trop près du Cri, encore mêlée et souillée de Nature. Mais n’ai-je pas appris qu’il existe une algèbre universelle, capable de dérouler toutes nos pensées possibles en x et en y ? Mes amis, je vais relire l’Iliade.

 

26 Avril 1921 (LP)

Libres Propos, Première année, n°5, 7 mai 1921