Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Les plaisirs du train

Quand je vais prendre le train, j’entends toujours des gens qui disent : « Vous n’arrivez qu’à telle heure. Comme ce voyage est long et ennuyeux ! » Le mal est qu’ils le croient ; et c’est là que notre stoïcien aurait dix fois raison quand il dit : « Supprime le jugement, tu supprimes le mal. »

Si l’on regardait les choses autrement, on serait conduit à considérer un voyage en chemin de fer comme un des plaisirs les plus vifs. Si l’on ouvrait quelque panorama où l’on verrait les cou­leurs du ciel et de la terre et la fuite des choses comme sur une grande roue dont le centre serait au fond de l’horizon, si l’on don­nait un tel spectacle, tout le monde voudrait l’avoir vu. Et si l’in­­venteur réalisait aussi la trépidation du train et tous les bruits du voyage, cela paraîtrait encore plus beau.

 

JW Turner (1775-1851): Pluie, vapeur et vitesse, le grand chemin de fer de l’Ouest (détail), 1844, National Gallery, Londres

 

Or toutes ces merveilles, dès que vous montez en chemin de fer, vous les avez gratis ; oui, gratis, car vous payez pour être trans­porté, non pour voir des vallées, des fleuves et des mon­tagnes. La vie est pleine de ces plaisirs vifs, qui ne coûtent rien, et dont on ne jouit pas assez. Il faudrait des écriteaux, dans toutes les langues, et un peu partout, pour dire : « Ouvrez les yeux, pre­nez du plaisir. »

A quoi vous répondez : « Je suis voyageur, non spectateur. Une affaire importante veut que je sois ici ou là, le plus tôt que je pour­rai. C’est à cela que je pense ; je compte les minutes et les tours de roue. Je maudis ces arrêts et ces employés indolents qui pous­sent les malles sans passion. Moi je pousse les miennes en idée ; je pousse le train ; je pousse le temps. Vous dites que c’est déraisonnable, et moi je dis que c’est naturel et inévitable, si l’on a un peu de sang dans les veines. »

Assurément il est bon d’avoir du sang dans les veines ; mais les animaux qui ont triomphé sur cette terre ne sont pas les plus co­lériques ; ce sont les raisonnables, ceux qui gardent leur pas­sion pour le juste moment. Ainsi le terrible escrimeur, ce n’est pas celui qui frappe du pied la planche et qui part avant de savoir où il ira ; c’est ce flegmatique qui attend que le passage soit ou­vert et qui y passe soudain comme une hirondelle. De même, vous qui apprenez à agir, ne poussez pas votre wagon, puisqu’il mar­che sans vous. Ne poussez pas le majestueux et impertur­ba­ble temps, qui conduit tous les univers ensemble d’un instant à un autre instant. Les choses n’attendent qu’un regard pour vous pren­dre et vous porter. Il faudrait apprendre à être bon et ami pour soi-même.

11 décembre 1910