Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Sauvages

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Dès que l’on parle des sauvages, il est imprudent de les croi­re plus bêtes que nous ; et je me défie du voyageur qui nous dé­crit leurs croyances ; il faut être bien clairvoyant pour deviner ce que chacun croit ou ne croit pas, même quand il l’explique de son mieux ; mais les voyageurs jugent seulement d’après les ac­tes et les gestes, joints à quelques mots qu’ils entendent assez mal. Les sociologues, d’après cela, nous exposent des religions absurdes, et pensent bien qu’ils ont fait assez pour la science s’ils rappor­tent les récits des voyageurs sans y rien changer.

Or, je veux imaginer un sociologue de Patagonie, travaillant sur les récits d’un Patagon qui viendrait de chez nous. Ce Pata­gon aurait vu d’étranges choses. Je n’insiste pas sur la messe, les liturgies, les images, l’encens ; toutefois, on étonnerait beaucoup le Patagon en lui disant qu’il n’y a pas un catholique sur mille qui prenne naïvement toutes ces cérémonies comme un hommage aux statues elles-mêmes : « Alors, dirait-il, c’est donc ici comme chez nous ? » Mais, en réalité, on le laisserait libre d’en penser ce qu’il pourrait. Alors il noterait sur ses tablettes que nous croyons que l’esprit des morts est caché dans ces figures de pierre. Les statues qu’il verrait un peu partout l’affermiraient dans cette idée; surtout s’il voyait un jour quelque société y mettre des cou­ron­nes, et non sans invocations, encore bien mieux, s’ilb assistait à quelque inauguration ; s’il voyait les voiles tomber, au milieu des acclamations ; s’il entendait quelque discours dont il saisirait des mots et des phrases au passage ; s’il voyait enfin quelque sculp­teur ou architecte recevoir les palmes. C’est alors qu’il pré­parerait de beaux chapitres pour les sociologues de son pays ; de beaux chapitres où il n’y aurait pas un mot de vrai, si les socio­logues de Patagonie sont aussi bêtes que les nôtres.

Il dénicherait encore d’autres dieux, que nous adorons sans nous en douter. Il y a, au pavillon de Breteuil, à Sèvres, un Mètre International en platine iridié ; sans doute bien caché et gardé ; mais peut-être le laisse-t-on voir de temps en temps aux curieux. On peut supposer que notre Patagon ait assisté à la remise solen­nelle de ce prototype, de ce père de tous les mètres. « Ils ont un dieu, écrirait-il, qui règne sur tous les dieux, comme on le voit à son nom de Mètre, qui n’est qu’une corruption de Maître ; et ce dieu est une barre de métal de forme singulière, que nul n’a le droit de toucher, sauf peut-être deux ou trois pontifes, et encore fort rarement ; et ils assurent que ce dieu règne sur une grande partie du monde dès maintenant, et sera bientôt adoré par toute la terre. » Et, quand il comprendrait que c’est un mètre analogue aux toises ou aux aunes de son pays, il trouverait encore à se moquer de nous, qui faisons tant de cas d’un mètre si incom­mode, alors qu’on vend des mètres-pliants dans tous les bazars. Car il faut déjà être assez savant pour comprendre l’utilité d’un étalon de mesure aussi peu variable que possible. De même tous ces dis­cours solennels autour du Prototype avaient bien une uti­lité plus cachée ; il fallait bien que cet objet fût publiquement dénommé mètre par la commission internationale ; de là cette cé­rémonie, qui avait toutes les apparences d’un culte. Mais êtes-vous sûr que les cérémonies des Patagons n’ont pas une utilité encore plus cachée, comme on l’a deviné pour la circoncision, les ablutions et la défense de boire du vin ? Jean-Jacques passait pour sorcier, parce qu’il éclairait par le dessous une carte du ciel au moyen d’une lampe cachée dans un seau ; c’est qu’on ne com­prenait point ce qu’il voulait faire. Et toute magie n’est peut-être jamais qu’une sottise que l’on suppose trop aisément chez les autres.

9 février 1911