Il y a encore à dire sur la boxe. II faut vaincre ces apparences qui voudraient émouvoir, comme œil poché et lèvre fendue. Les bonnes âmes qui s’indignent là-dessus, et déclament contre ce qui reste de brutalité dans l’homme, n’ont pas assez considéré les blessures de guerre, ni les cadavres dans les champs, ni les combattants à demi enterrés déjà, ni cette attente de la terreur qui était l’ordinaire de leur vie ; je ne compte ni les folles dépenses ni les ruines, qui, à côté du massacre, sont peu de chose. Mais le pire de tout, et sur quoi l’attention doit toujours être ramenée, c’est que ces maux sont préparés et décrétés par des hommes qui ne risquent rien, qui n’ont aucune expérience réelle de la chose, et qui même n’y veulent point penser. Il est sûr que ces académiciens, ces journalistes, ces femmes du monde, qui passent si légèrement sur un millier de morts, ne font voir aucune apparence de brutalité, et ne ressemblent nullement à ces athlètes au poing dur. Et la masse de ceux qui répètent les lieux communs meurtriers, par crainte de déplaire ou seulement d’étonner, tous ces timides qui font voir à l’occasion tant de résolution et de fureur, tous ces gens polis et inquiets feraient triste visage aux coups de poing.
À quel combattant n’est-il pas venu à l’esprit au moins une fois que le fouet jusqu’au sang, ou de sévères coups de poing, tous les matins, pendant la durée de la guerre, auraient été un régime convenable et juste pour tous ces faibles qui fermaient impitoyablement les chemins de la paix ? La violence abstraite, la violence de loin, la violence sans risques immédiats et sans coups reçus, c’est une pensée qui coûte trop peu à ceux qui la forment. Imaginez tous ces orateurs, publics et privés, qui faisaient montre d’une énergie inébranlable, s’ils avaient été condamnés à soutenir leurs sauvages doctrines seulement à coups de poing, et même avec des gants de huit onces. Le ton changerait aussitôt. Les problèmes se montreraient dans un autre aspect. Remarquez que je ne veux point les supposer lâches ; seulement l’homme est ainsi fait que la frénésie en lui passe aisément toutes limites, si elle ne l’engage point dans l’action. Imaginez un fils de roi, qui aurait licence de frapper sans jamais recevoir ; mais nos seigneurs d’opinion sont encore plus mal placés, car les coups qu’ils portent ne leur foulent même pas le pouce.
Les passions timides vont toutes à un état violent par ceci, que les muscles s’insurgeant[1] tous pour une mimique guerrière, se raidissent, les garrotent et les irritent encore plus. Il faut saisir le double sens du mot irritation, si expressif, si lumineux dès qu’on y pense. Selon les médecins ce mot désigne proprement un mal nouveau, qui résulte du mal lui-même par les convulsions petites ou grandes, toujours maladroites, que l’organisme essaie pour se délivrer. C’est ainsi qu’on s’irrite à tousser ou à se gratter. C’est pourquoi je ne vois de remède à la fureur que le combat.
Comme la guerre, si on la fait réellement, délivre des passions guerrières, ainsi et encore bien mieux les combats réglés, dès qu’ils sont réellement pénibles, disciplinent la violence et même l’apaisent. Il est enivrant de menacer ; il est moins agréable de frapper ; et surtout du poing, car le poing aussi reçoit le coup ; mais, surtout, par la riposte de l’adversaire, on prend connaissance du mal que l’on veut faire. Et c’est une forte leçon de morale si les coups répondent aux coups selon l’humble justice des échanges. L’excitation même qui résulte des coups est saine, parce que, le tumulte corporel étant en quelque sorte tiré au dehors, la passion est ramenée à l’émotion ; l’homme peut être alors brutal, il n’est pas cruel ; ce que fait bien voir le double mouvement du colosse américain, d’abord farouche et prêt à achever sa victoire, et aussitôt fraternel. Mais quand l’homme deviendrait cruel à se battre, toujours est-il qu’il apprend à connaître les réelles conséquences. Il y a pire que le cruel, c’est le frivole.
19 juillet 1921 (LP, SM1)
Libres Propos, Première série, Première année, n°17, 30 juillet 1921
1939 SM1, XXVII, « Cruels et frivoles spectateurs »
[1] s’insurgeant SM1 ; s’insurgent LP
