Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

De la métaphore

La Métaphore est plus ancienne que la comparaison. On pourrait penser le contraire à la première réflexion, en voulant considérer Homère et ses compa­raisons célèbres comme situés à l’origine de l’histoire humaine ; les métapho­res seraient des comparaisons abrégées, comme si quelqu’un écrit : « Le torrent de l’éloquence», au lieu de développer séparément et parallèlement les deux termes : « Comme un torrent… ainsi l’éloquence ». J’ai considéré les cho­ses ainsi, au temps où je rêvais d’écrire sur les métaphores ; c’est que je n’avais pas appris à regarder toujours plus en arrière. Or, bien au delà d’Homère se presse un monde humain qui parle par contes, proverbes, paraboles, statues et temples, et toujours métaphoriquement.

Les vrais proverbes, par exemple, sont de pures métaphores. La compa­raison n’est pas seulement abrégée ; bien mieux un des termes manque. « Que chacun balaie devant sa porte ». Certaines paraboles portent la même marque, en ce que l’idée s’y exprime sous la forme d’un objet, sans aucun commentaire ; la fable des Grenouilles qui demandent un roi est de cette espèce, à cela près que dans toutes les fables, et en quelque sorte au-dessous du tableau, quelque grammairien, je pense, a écrit une morale. C’est de la même manière que nous avons voulu donner un titre à certaines sonates de Beethoven. Mais, selon l’usage ancien, il n’y a jamais d’idée à côté de l’ima­ge ; bien plutôt l’idée est dans l’image et ne s’en sépare point. Les paraboles évangéliques portent souvent la marque du grammairien ; elles se développent à la manière des comparaisons. D’autres, qui sont comme des Sphinx, sont plus anciennes de style et plus vénérables, comme celle du figuier qui fut maudit parce qu’il ne portait point de figues, « et ce n’était point la saison des figues ». Je crois avoir deviné cette énigme, mais je ne veux point me hâter de l’expliquer. Sans doute y a-t-il ici plus d’un sens, comme dans les proverbes ; et l’on peut craindre, si l’on tire à soi ce que l’on voit, de brouiller sans remède ce que l’on n’a pas encore deviné.

Il est vraisemblable que les signes les plus anciens sont sans paroles, et ainsi absolument métaphoriques ;bien mieux, qu’ils sont métaphoriques invo­lontairement, si je puis ainsi dire. Par exemple un tombeau dans les temps anciens, ce ne fut qu’un tas de pierres qui protégeait le cadavre contre les loups. Plus le défunt avait d’amis, et plus le tas de pierres était gros. Telles furent les premières Pyramides ; et sans doute la pesanteur et la forme des pierres, donnèrent une première idée de ces formes cristallines, que la piété des amis ne fit qu’achever. Mais, achevés ou non, ces tombeaux furent aussitôt des signes puissants ; ces caractères d’écriture, qui sont parmi les plus anciens, furent donc tracés avant qu’on sût les lire ; mais à chaque fois qu’un homme essayait de les lire, une pensée nouvelle s’y enfermait avec le mort ; ainsi naquit le culte, d’où devait sortir plus tard la religion qui brise les tombeaux, et, en délivrant l’idée, croit délivrer l’âme ; ainsi la métaphore renaît de ses cendres, comme Phénix, roi des métaphores.

1923

Print Friendly, PDF & Email