Philosophe Alain

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

La colère d’Achille

Ayant parcouru d’un seul mouvement ce grand paysage de l’Iliade, j’en comprends soudain le premier mot : « c’est la colère que tu vas chanter, Muse. » La colère d’Achille, on le sait, éminente et rebondissante, effrayante image de ce que nos ennemis devraient attendre, si les forces répondaient aux secrets mouvements. Songez à ces longues nuits où il saute sur sa couche comme un poisson sur l’herbe; où il attend la douce Aurore afin d’attacher à son char, encore une fois le cadavre d’Hector, et de le traîner encore trois fois autour du tombeau de Patrocle. Colère d’Achille, oui; mais le propre de la poésie est que les mots éclairent selon leur place. « C’est la colère que tu vas chanter, Muse. » Colère des dieux et des hommes; colère cosmique; effet de ces vins et de ces chairs rôties. Cette force du monde circule de l’un à l’autre; un jour c’est Diomède qui la reçoit, un jour c’est Ménélas, un jour c’est Ajax, ou Sarpédon, ou Hector, comme si quelque dieu les touchait. Remarquez qu’ils savent très bien que cette guerre est folle, et qu’il vaudrait beaucoup mieux conclure une paix de marchands. Mais dans le moment qu’ils invoquent le grand Jupiter, gardien des serments, ce sont les dieux qui rompent la trêve; et cela signifie que les forces de colère sont des forces de nature.

Je ne crois pas qu’on puisse mieux dire sur la guerre; et je vois bien pourquoi les pieuses épopées sont manquées; c’est qu’elles sont menteuses. Elles voudraient dire que l’homme se bat par juste raison. Se battre, admirez ce mot; et peut-on se battre par juste raison ? Toute la guerre est en un homme qui ne dort point, et qui se bat et se déchire lui-même par sa propre force. D’où aurait-il pitié des autres s’il n’a point pitié de lui ? On invoque les intérêts, les droits, la justice, alors que toute guerre est ruine, injustice, offense, blessure et mort à tous ceux qui la font. Cette contradiction nous étonne autant qu’elle étonnait les héros d’Homère; et nous dirons bien comme eux : « Quelque dieu a passé par ici. » Nous ferions mieux de regarder à ce paquet de muscles et à cette explosion qui se communique d’un muscle à l’autre. Il n’y a point de mystère en cela, et c’est ce qu’il faudrait savoir; c’est le grand secret. Ainsi il n’y a pas de plus grande folie que de partir en colère contre la guerre et pour la paix. S’il y avait quelque Machiavel pour qui la guerre serait comme un champ ou une vigne, il rirait bien de ces colères pacifiques; il comprendrait pourquoi il a toujours gagné. Mais il n’y a point de Machiavel; c’est encore une sorte de dieu que j’invente. Ce vieillard qui essaie de montrer le poing, colère osseuse; il tuerait et se ferait tuer; il ne manque ici que la force.

D’où je dis qu’il faut délier, et encore délier; assouplir en soi d’abord cet effet étonnant de la pensée, qui fait qu’on ne discute point de grammaire sans menace. La plus belle page de Montaigne, et que je m’étonne qu’on ne cite jamais, le fait voir tranquille sur son seuil, et sa porte ouverte, au milieu des guerres et pillages de ce temps-là. « J’ai affaibli le dessein des soldats, ôtant à leur exploit le hasard, et toute matière de gloire militaire, qui a accoutumé de leur servir de titre et d’excuse : ce qui est fait courageusement est toujours fait honorablement, en temps où la justice est morte. » Et je veux citer aussi la fin du chapitre, qui sonne la vraie sagesse : « Entre tant de maisons armées, moi seul, que je sache, en France, de ma condition, ai fié purement au ciel la protection de la mienne; et n’en ai jamais ôté ni vaisselle d’argent, ni titre, ni tapisserie. Je ne veux ni me craindre, ni me sauver à demi. Si une pleine reconnaissance acquiert la faveur divine, elle me durera jusqu’au bout; sinon, j’ai toujours assez duré pour rendre ma durée remarquable et enregistrable. Comment ? Il y a bien trente ans. » Si vous demandez où se trouve ce mouvement peut-être unique de courage sans colère, je vous dirai que c’est aux Essais. Mais cherchez le chapitre et la page; cela vous détournera de chercher des ennemis.

20 juillet 1929. Propos I et Propos de littérature (1934)

Montaigne Que nostre desir s’accroit par la malaisance. Livre II Chap. XV. (331-332)

Print Friendly, PDF & Email

Partager :

WhatsApp
Facebook