philosophe-alain.fr

Le site de référence sur le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951), par l’Association des Amis d’Alain, fondée par ses proches après sa mort.

Un site de l’Association des Amis d’Alain  pour lire et découvrir le philosophe français Emile Chartier, dit Alain (1868-1951).

Le Romanesque

Ce qui fait le Roman et ce qui le tient debout, c’est sans doute ce passage d’enfance à maturité, qui est comme l’histoire intime de tous nos sentiments et de toutes nos pensées. Comme on voit bien en Tolstoï, maître du genre par ce désaccord entre le tumulte de l’attente et la réalité de la chose. Le mouvement d’un timide qui imagine des conflits, des obstacles, et qui trouve l’objet humain dans un fauteuil, produisant par sa forme un genre de pensées sans aucune conséquence, et terminé là comme une chose, ce mouvement et cette rencontre, qui fait massacre de fausses suppositions, est proprement romanes­que. C’est ainsi que les immenses rêveries de Lévine se terminent à sa femme, à ses enfants, à sa ferme ; et celles de Besoukov à marcher sous la pluie, sans penser à rien d’autre ; et la peur d’avoir peur est effacée par le métier de soldat, ce qui fait que le jeune Rostov apprend bien vite à suivre, les ordres et à ne plus penser en avant de l’action. Napoléon vu de loin est un homme qui sans doute pense, souffre, espère et se trompe ; mais il se montre et il est impéné­trable ; le bruit de son pas vif termine toutes nos conjectures et n’en éveille point d’autres. Et le roman nous plaît par ce mouvement juste qui va des apparences a l’objet ; car c’est ainsi que toutes nos pensées mûrissent. Tous les épisodes d’un roman commencent par la confidence et se terminent par la description. À peine l’enfant est né qu’il faut le nourrir, le laver, le brosser, le bercer ; nous voilà forcés de contourner cette nature inflexible, sans la connaî­tre. « Il faut être sage », comme dit à Fabrice je ne sais quel politique, et peut-être Mosca ; mais nul n’est sage pour longtemps. Devant chaque objet qui se montre, il faut recommencer; et Mosca lui-même ne sait pas toujours se munir de ses plaques et cordons lorsqu’il veut persuader ; en quoi il est romanesque. Il faut en rabattre, et à toutes les minutes. Quand Tolstoï en vint à ne plus rien rabattre de ses pensées, il avait passé l’époque du roman. Au contraire, ses Souvenirs sont un roman, par le passage d’un âge à l’autre et par la maturité à chaque moment conquise. Les folles pensées et les fausses suppositions étant continuellement refoulées, le temps se met à vivre de nouveau entre hier et demain. Dans l’histoire on ne sent point ce cours du temps, parce que tout y est égal ; on passe d’un réel à un autre, mais on n’y vieillit point.

Les Confessions de Rousseau sont un roman, et peut-être la Julie n’est-elle pas un roman ; non que les rêveries y manquent, mais sans doute parce que le terme antagoniste n’est point assez dur ; c’est roman contre roman. Dans les Confessions, il y a rencontre à chaque tournant de bonshommes incompréhen­sibles. Il y a quelque chose de cynique dans l’existence comme telle ; chaque être y dessine sa forme comme le chien dans l’herbe ; la lumière intime prend forme à son tour par ces ombres puissantes. Et le roman doit arriver à l’exis­tence, cela est bien clair ; c’est pourquoi les inflexibles relations extérieures, qui sont commerce, politique et cérémonies, n’y sont point de trop. Mais il faut qu’elles y soient aussi de rencontre et même de choc. Si vous vous mettez dans l’objet d’abord, et si vous le dessinez comme objet seulement, vous écrirez un roman sans enfance, j’entends où l’expérience ne passera point par l’enfance ; et ce ne sera point tout à fait un roman. Il y a une force du jugement faux, qui doit faire résistance aussi, et comme appui pour le passage. S’il n’y a point épaisseur translucide entre les pensées et les objets, ce n’est plus qu’histoire, tableau de mœurs ou anecdote. Nous mimons l’acteur en lisant, et non le spectateur ; ou, ce qui revient au même, nous mimons d’après la forme extérieure, et non d’après les fausses suppositions. Le temps y est abstrait ; chaque moment s’exprime dans le suivant, comme dans les machines, et il ne reste rien du passé. On les lirait aussi bien à l’envers, comme on peut lire les réactions chimiques. La marque du vrai roman, c’est que le commencement y est commencement à chaque fois.

1923

Print Friendly, PDF & Email

Partager :

WhatsApp
Facebook
Twitter